NICOLE VALENTIN ET LA CHAIR-VOYANCE
 

Nicole Valentin est une iconoclaste. Dans son œuvre surgit une triple rupture : avec une forme de figuration factice, avec une conception de la sculpture et avec une catégorie de "critiques" qui lui tiendra  toujours rigueur de ses choix. Sur cette rupture, sur un retour à la matière primaire naît donc son œuvre. Elle dépasse les conditionnements liés à l’art, lié à peut-être la vie de l’artiste elle-même. L’essentiel demeure ce qui se produit en chacune de ses sculptures. Des relations s’établissent au sein de la matière la plus "frustre". L’acte de créer revient  à intensifier ce qui s’y trouve en germe.

Ce qui guide  Nicole Valentin est toujours la sculpture à venir. Chacune de ses œuvres et à travers diverses séries s’élabore à partir de l’observation de la métamorphose de la matière. La réflexion sur ce qui peut en émerger guide son geste. Ce qui est en suspens dans l’état pâteux (avec l’idée d’effacement devant ce magma) devient une  idée brute. Elle échappe à tout processus de classification. On peut donc parler chez Nicole Valentin d’imagination matérielle induite par une forme d’immatérialité première. Cette matière est le principe qui peut à la fois se désintéresser des formes et les induire.

De la pâte naît la sculpture, s’induit son rêve. Chaque piège s’érige dans la fusion. C Et pour l’artiste chaque sculpture devient un rendez-vous. Il faut y arriver ni trop tard, ni trop tôt. Le risque c’est de manquer le coche, c’est-à-dire de n’être pas encore réceptif à ce point d’équilibre – et de déséquilibre – où la force de la création tire son dynamisme du commencement et de l’enchaînement. En conséquence et de chaque œuvre émerge une condensation précieuse et rare. Se découvre l’engrenage de tout un périple de création. Le tout au sein d’une beauté rude fichée avec une violence vivante mais aussi une fluidité. Après les effets du temps elles redeviennent évidentes.

Dès lors et s’il existe divers moyens de transgresser la sculpture Nicole Valentin a choisi de procéder à travers sa matière de prédilection. Elle a renoncé aux matières dites nobles pour celle qui est à la base de nos constructions d’usage : le béton. Ce matériau propose une effraction de la conscience perceptive en introduisant une trivialité qui dérange. Tout un déplacement a lieu dans ce qui prendra sans doute pour certains valeur d'étrange délire, mais qui a valeur d’image littérale.

L’artiste par son travail parfois monumental  – Nicole Valentin s’arme de patience et son  béton de fer – offre des émotions particulières et brutales. Elle remonte au plus près de l'origine, là où la matière la plus dure peut se prêter – parce qu’elle est d’abord liquide – à bien les libertinages plastiques même si une fois séchée il n’est plus question de la regarder " à la coule".

La sculpture reprend toute sa force de dérangement. Elle  justifie sa brouille avec le bien pensé, le bien pensant, avec l'ordre masculin du monde. Elle ne peut donc presque pas trouver sa place, si ce n'est une place occulte et occultée, dans une société "bien" ordonnée. De la sorte elle secoue bien des tabous. Et il faut sans doute à Nicole Valentin un beau courage, un sacrifice et une sorte d’ascèse pour oser un tel travail. Chaque pièce est donnée comme tel sans diégèse. Seul l'intrusion du béton dans le langage de la sculpture fait
que lui-là et celle-ci se déplacent.

 

Des formes s'érigent  et proposent une autre mémoire dans le passage du sexuel à une forme de texture où l’artiste se réapproprie une féminité. Un corps « ob-scène » apparaît. A sa manière la créatrice dénonce un système de reproduction. Celui qui feint de suivre trop naturellement le réel. A l'aide de la  du  béton pourtant toujours enclin à devenir l'appui rassurant de significations encrées par l'habitude liée à son aspect "utilitaire" Nicole Valentin brouille les cartes. Elle métamorphose le matériau en "gratuité" dans ses séries.  La statuaire devient un décrochage de sens, une mise en évidence du leurre de la sculpture traditionnelle par un langage plastique  plus nu, exorbité, ouvert.

Ce travail suscite l'accroc. La sexualité féminine y trouve son compte et son ellipse. Elle est revendiquée pour son caractère inaliénable.  L’œuvre troue l'ob-scène pur et dur afin de laisser surgir une ambiguïté conçue comme tell et, assumée afin de décaler de notre univers mental.  La sculpture  est capable de  raconter l'envers d'une histoire connue, un autre dessous des lignes et des formes. Elle ouvre à la stratégie de l'anatomie nouvelle en un rapport décanté par la matière même de toute hypocrisie comme de tout romantisme.  

Nicole Valentin lutte contre le fétichisme grâce au triomphe d’une irruption paradoxale dénuée de pure excitation sensori-motrice.  Preuve que l’art peut permettre autre chose que de se rincer l'œil.   La sculpture ne referme plus l'être sur son manque. Elle provoque une capacité de passage. Les choses changent parce que l'objet et la matière de la sculpture eux-mêmes changent. L'artiste ne joue pas à et de l'imitation. Le béton devient la "chair-voyance" dont parle Deleuze.

Certes en plus belle fille du monde, la sculpture ne peut donner que ce qu'elle a. Mais ce "que" est essentiel. Il outrepasse bien des façons de voir. La statuaire n'est plus la matière d'un faux-semblant, elle va sur des plages recouvertes de silence, certes  sans dire ce que silence cache, mais cela n'est déjà pas si mal. Dans  cette approche il y a bien du courage, de la témérité voire de la "virilité". S'appréhende quelque chose  de complexe. On sort de l'habituelle représentation pour une présentation nouvelle.  Des œuvres  de Nicole Valentin et par la propriété d’amalgame liée au béton surgit une forme d’altérité. Elle fait de l’œuvre autant un lointain qu’une proximité.

 

Docteur en littérature,
J.P. Gavard-Perret

enseigne la communication
à l’Université de Savoie (Chambéry).